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Comment suspendre un prêt immobilier avec l’aide d’un avocat ?

Un emprunteur qui ne peut plus payer ses mensualités de prêt immobilier dispose de plusieurs leviers juridiques avant que la situation ne dégénère en saisie immobilière. La suspension du prêt — c’est-à-dire le report temporaire des échéances — peut être obtenue par trois voies distinctes : l’activation d’une clause contractuelle de report, la demande d’un délai de grâce judiciaire (article 1343-5 du Code civil), ou le dépôt d’un dossier de surendettement. Chaque voie a ses conditions, ses effets et ses limites.

En pratique, je reçois souvent des clients qui ont déjà accumulé deux ou trois impayés avant de consulter. C’est une erreur : plus on agit tôt, plus les options sont ouvertes. Quand la banque a déjà prononcé la déchéance du terme et délivré un commandement de payer valant saisie, les marges de manoeuvre se réduisent considérablement.

La clause contractuelle de report d’échéances

La plupart des contrats de prêt immobilier contiennent une clause de modularité ou de report d’échéances. L’article L. 313-15 du Code de la consommation encadre les offres de prêt immobilier et les mentions qu’elles doivent contenir, mais c’est le contrat lui-même qui prévoit les conditions du report : nombre de reports possibles, durée maximale, conditions de déclenchement.

Concrètement, la clause prévoit en général la possibilité de reporter entre une et douze mensualités, avec un plafond sur la durée totale du prêt (souvent deux ans d’allongement maximum). Le report peut être total (capital et intérêts) ou partiel (seul le capital est reporté, les intérêts restant dus). La différence a un impact direct sur le coût final du crédit.

Activation de la clause

L’activation est contractuelle : il suffit d’en faire la demande à la banque dans les formes prévues par le contrat. La banque ne peut pas refuser si les conditions contractuelles sont remplies — c’est un droit, pas une faveur. En revanche, beaucoup de contrats imposent un délai de franchise (pas de report pendant les premières années) ou un nombre limité d’activations sur la durée totale du prêt.

Avant toute autre démarche, je vérifie systématiquement le contrat de prêt de mes clients pour identifier cette clause. Si elle existe et que les conditions sont remplies, c’est la voie la plus rapide : pas de procédure judiciaire, pas de dossier à monter, et aucune inscription au FICP.

Premier réflexe

Relisez votre offre de prêt initiale et cherchez les articles relatifs à la « modularité des échéances » ou au « report de mensualités ». Si cette clause existe et n’a pas été épuisée, c’est votre premier levier — le plus simple et le plus rapide à actionner.

Le délai de grâce judiciaire (article 1343-5 du Code civil)

Lorsque la clause contractuelle n’existe pas, a été épuisée, ou que la banque refuse de l’appliquer, le débiteur de bonne foi peut demander au juge un délai de grâce sur le fondement de l’article 1343-5 du Code civil. C’est le mécanisme central de la suspension judiciaire du prêt immobilier.

Conditions d’octroi

L’article 1343-5 exige que le débiteur soit « de bonne foi » et qu’il se trouve dans une situation financière justifiant le report ou l’échelonnement du paiement. Le juge dispose d’un pouvoir d’appréciation large. Il tient compte de la situation du débiteur et des besoins du créancier. Les éléments que j’avance systématiquement dans les dossiers :

La bonne foi de l’emprunteur — il n’a pas organisé son insolvabilité, il a payé régulièrement avant l’incident, il a tenté de trouver des solutions amiables.
Le caractère temporaire des difficultés — perte d’emploi avec des perspectives de reclassement, maladie avec pronostic de reprise, divorce en cours de liquidation du régime matrimonial. Le juge doit pouvoir se projeter sur un retour à meilleure fortune.
L’effort du débiteur — il a réduit ses charges, cherché un emploi, mis en vente d’autres actifs. Le juge veut voir un emprunteur qui fait ce qu’il peut, pas quelqu’un qui attend passivement.
La proportionnalité avec les intérêts du créancier — la banque dispose de garanties (hypothèque, caution), le capital restant dû est couvert par la valeur du bien, le report ne compromet pas le recouvrement à terme.

Pouvoirs du juge

L’article 1343-5 donne au juge des pouvoirs étendus. Il peut reporter ou échelonner le paiement des sommes dues dans la limite de deux ans. Mais il peut aussi :

Ordonner que les sommes reportées portent intérêt à un taux réduit, qui ne peut être inférieur au taux légal (article 1343-5 alinéa 3 du Code civil). En 2025, avec un taux légal à 4,22 % pour les particuliers, cette possibilité ne présente un avantage que si le taux contractuel du prêt est supérieur. Pour les prêts souscrits récemment à des taux élevés (3 % et plus), la réduction peut être significative.

Décider que les paiements s’imputeront d’abord sur le capital (article 1343-5 alinéa 3). C’est une mesure favorable à l’emprunteur car elle réduit l’assiette sur laquelle courent les intérêts.

Suspendre les mesures d’exécution en cours. Si la banque a déjà engagé une procédure de saisie, le délai de grâce peut la geler (article 1343-5 alinéa 4).

Pendant le délai de grâce

L’article 1343-5 alinéa 5 du Code civil prévoit que pendant le délai accordé par le juge, les majorations d’intérêts et les pénalités encourues en raison du retard cessent d’être dues. En revanche, les intérêts contractuels continuent de courir, sauf si le juge en décide autrement. La dette ne diminue pas pendant la suspension : elle cesse simplement de s’aggraver par les pénalités.

Procédure

La demande de délai de grâce se fait par assignation devant le juge des contentieux de la protection (anciennement juge d’instance) du domicile de l’emprunteur, ou devant le juge de l’exécution si une saisie est déjà en cours. Elle peut aussi être présentée en défense, par voie de conclusions, lorsque la banque a déjà assigné l’emprunteur en paiement ou en saisie immobilière.

Le dossier doit comporter : le contrat de prêt, le tableau d’amortissement, les relevés de compte, les justificatifs de revenus actuels, les pièces prouvant les difficultés (attestation Pôle emploi / France Travail, certificats médicaux, jugement de divorce) et un budget prévisionnel montrant la capacité de reprise des paiements après le délai sollicité.

Délai de grâce et déchéance du terme

Un point technique important : le délai de grâce peut être demandé même après que la banque a prononcé la déchéance du terme. L’article 1343-5 s’applique à toute dette, y compris au capital devenu exigible par anticipation. La Cour de cassation a confirmé que le juge peut accorder un délai de grâce portant sur la totalité du capital rendu exigible (Cass. civ. 1ère, 22 mars 2023, n° 21-16.476).

Toutefois, la banque peut contester la recevabilité de la demande si elle estime que la situation du débiteur est irrémédiablement compromise — auquel cas le juge orientera plutôt vers la procédure de surendettement.

Le surendettement : suspension et rééchelonnement

Lorsque les difficultés ne sont pas temporaires et que l’emprunteur ne peut manifestement plus faire face à l’ensemble de ses dettes, la procédure de surendettement prend le relais. Elle est régie par les articles L. 711-1 et suivants du Code de la consommation.

Effets immédiats sur le prêt immobilier

Le dépôt du dossier auprès de la commission de surendettement de la Banque de France entraîne, dès la décision de recevabilité, la suspension des mesures d’exécution contre le débiteur (article L. 722-2 du Code de la consommation). Si une saisie immobilière est en cours, elle est suspendue. Si la banque n’a pas encore agi, elle ne peut plus engager de poursuites pendant l’examen du dossier.

La commission peut ensuite imposer un rééchelonnement des dettes sur une durée maximale de sept ans (article L. 733-1 du Code de la consommation), avec possibilité de réduire le taux d’intérêt jusqu’au taux légal. Pour le prêt immobilier, cela se traduit concrètement par un report des échéances, une diminution temporaire des mensualités, ou un rééchelonnement sur une durée plus longue.

Conservation du logement

La commission privilégie en principe le maintien dans le logement lorsque c’est réaliste. Le plan conventionnel ou les mesures imposées tiennent compte de la résidence principale du débiteur. Toutefois, si la situation est irrémédiablement compromise, la commission peut recommander une procédure de rétablissement personnel (articles L. 741-1 et suivants du Code de la consommation), qui peut aboutir à l’effacement des dettes mais aussi à la liquidation des biens — y compris le bien immobilier.

Surendettement et FICP

Le dépôt d’un dossier de surendettement déclaré recevable entraîne l’inscription au Fichier des incidents de remboursement des crédits aux particuliers (FICP) pour toute la durée du plan, dans la limite de sept ans. Cette inscription bloque l’accès au crédit pendant cette période. C’est un effet lourd mais parfois inévitable quand les autres voies ont échoué.

Suspension et saisie immobilière : articulation

Quand la banque a déjà engagé une procédure de saisie immobilière, la suspension du prêt prend un caractère d’urgence. Le commandement de payer valant saisie immobilière (article R. 321-1 du Code des procédures civiles d’exécution) ouvre un délai de huit jours pour le publier au service de la publicité foncière, après quoi le bien est indisponible.

Le délai de grâce en défense à la saisie

L’emprunteur peut demander un délai de grâce à l’audience d’orientation devant le juge de l’exécution (article R. 322-15 du Code des procédures civiles d’exécution). Si le juge accorde le délai, la procédure de saisie est suspendue pendant sa durée. C’est souvent la dernière chance d’éviter la vente forcée du bien.

J’insiste sur un point : la demande doit être formée au plus tard à l’audience d’orientation. Passé ce stade, le juge ne peut plus accorder de délai de grâce dans le cadre de la procédure de saisie. Le calendrier est donc serré, et un emprunteur qui attend la dernière minute risque de perdre cette possibilité.

Le surendettement comme obstacle à la saisie

Le dépôt d’un dossier de surendettement déclaré recevable suspend de plein droit la procédure de saisie immobilière (article L. 722-2 du Code de la consommation). C’est un moyen de blocage efficace, mais il ne doit pas être utilisé comme simple manoeuvre dilatoire : la commission vérifie la bonne foi du débiteur et peut déclarer le dossier irrecevable si le dépôt est manifestement abusif.

Contester la déchéance du terme

Avant même de demander la suspension, il faut vérifier si la déchéance du terme a été régulièrement prononcée. Pour un prêt immobilier, la banque doit respecter un formalisme précis : mise en demeure préalable restée infructueuse pendant un délai raisonnable, respect des stipulations contractuelles sur les conditions de la déchéance. Si la banque a prononcé la déchéance du terme sans mise en demeure préalable ou en violation des clauses du contrat, la déchéance peut être contestée et les poursuites annulées. La Cour de cassation exige une mise en demeure préalable mentionnant le risque de déchéance du terme (Cass. civ. 1ère, 3 juin 2015, n° 14-15.655).

Effets de la suspension sur le coût du crédit

La suspension n’efface pas la dette. Elle la reporte dans le temps, et ce report a un coût qu’il faut évaluer avant de s’engager.

Report total (capital + intérêts)

Pendant la période de suspension, aucune mensualité n’est versée. Les intérêts continuent de courir sur le capital restant dû et sont capitalisés (ajoutés au capital). Le prêt est allongé de la durée du report. Le surcoût est maximal car les intérêts courent sur un capital qui ne diminue pas et qui augmente même par l’effet de la capitalisation.

Report partiel (capital seul)

L’emprunteur continue de payer les intérêts mensuels mais ne rembourse plus de capital pendant la durée du report. Le prêt est allongé mais le surcoût est moindre car le capital restant dû ne grossit pas. Cette formule est préférable quand les revenus résiduels permettent de couvrir au moins les intérêts.

Exemple chiffré

Cas pratique — report total de 12 mois sur un prêt immobilier

Un emprunteur a souscrit un prêt immobilier de 200 000 EUR sur 20 ans à un taux fixe de 3,5 %. Mensualité : 1 160 EUR. Après 5 ans de remboursement, il perd son emploi. Capital restant dû à ce moment : 172 000 EUR.

Il obtient un report total de 12 mois (délai de grâce judiciaire).

Intérêts courus pendant 12 mois de suspension : 172 000 × 3,5 % = 6 020 EUR Capital restant dû après le report : 172 000 + 6 020 = 178 020 EUR Nouveau capital intégrant les intérêts capitalisés : 178 020 EUR Durée résiduelle allongée de 12 mois : 16 ans au lieu de 15 ans

Surcoût total estimé : environ 9 500 EUR d’intérêts supplémentaires sur la durée restante du prêt (par rapport au scénario sans suspension). Ce chiffre varie selon les modalités de recalcul du tableau d’amortissement.

Si report partiel : l’emprunteur aurait payé environ 500 EUR/mois d’intérêts seuls pendant 12 mois (6 000 EUR), mais le capital restant dû ne grossit pas. Le surcoût est limité au décalage de 12 mois d’amortissement, soit environ 3 800 EUR d’intérêts supplémentaires sur la durée.

Dans les deux cas, le surcoût est très inférieur au préjudice d’une saisie immobilière avec vente aux enchères à prix décoté.

Assurance emprunteur

Avant de demander un délai de grâce, vérifiez les garanties de votre assurance emprunteur. La garantie perte d’emploi, si elle a été souscrite, peut couvrir tout ou partie des mensualités pendant 12 à 24 mois. La garantie incapacité temporaire de travail prend le relais en cas de maladie. Ces garanties sont souvent méconnues ou activées trop tard. C’est le premier réflexe à avoir.

Questions fréquentes

Le juge peut-il accorder un délai de grâce si la banque a déjà prononcé la déchéance du terme ?

Oui. L’article 1343-5 du Code civil s’applique à toutes les sommes dues, y compris au capital devenu exigible par anticipation après déchéance du terme. Le juge peut reporter le paiement de l’intégralité de la dette — capital, intérêts et accessoires — dans la limite de deux ans. Pendant ce délai, les pénalités de retard cessent de courir (article 1343-5 alinéa 5). Cette possibilité existe même au stade de la saisie immobilière, à condition de la demander au plus tard à l’audience d’orientation.

Le délai de grâce entraîne-t-il une inscription au FICP ?

Le délai de grâce judiciaire en lui-même n’est pas un motif d’inscription au FICP. En revanche, les incidents de paiement qui ont précédé la demande (mensualités impayées) peuvent avoir déjà provoqué un signalement par la banque. L’inscription au FICP résulte de l’incident de paiement caractérisé, pas de la décision judiciaire. Une suspension obtenue via la clause contractuelle de report, si elle est activée avant tout impayé, n’entraîne aucune inscription.

La banque peut-elle refuser d’appliquer la clause de report prévue dans le contrat ?

Si la clause de report est rédigée comme un droit de l’emprunteur (ce qui est le cas dans la majorité des contrats), la banque ne peut pas refuser son application dès lors que les conditions contractuelles sont remplies — délai de franchise respecté, nombre de reports non épuisé, demande dans les formes prévues. Si la clause est rédigée comme une simple faculté soumise à l’accord de la banque, celle-ci peut effectivement refuser. La rédaction exacte du contrat est déterminante.

Peut-on cumuler délai de grâce et procédure de surendettement ?

Les deux mécanismes ne se cumulent pas en parallèle mais peuvent se succéder. Un emprunteur peut obtenir un délai de grâce de deux ans, et si sa situation ne s’améliore pas à l’issue de ce délai, déposer un dossier de surendettement. Inversement, si un dossier de surendettement est déclaré irrecevable (revenus trop élevés, absence de bonne foi), l’emprunteur peut toujours demander un délai de grâce au juge. L’article 1343-5 est un mécanisme de droit commun qui reste ouvert indépendamment de la procédure de surendettement.

Que se passe-t-il si l’emprunteur ne peut toujours pas payer après le délai de grâce ?

Le délai de grâce ne peut être accordé qu’une fois pour la même dette (article 1343-5 alinéa 7 du Code civil). Si, à l’issue des deux ans maximum, l’emprunteur n’est toujours pas en mesure de reprendre les paiements, la banque peut reprendre ses poursuites — y compris la procédure de saisie immobilière. À ce stade, les options restantes sont le dépôt d’un dossier de surendettement ou la vente amiable du bien avant la vente forcée, afin d’obtenir un meilleur prix et de limiter l’endettement résiduel.

Difficultés de remboursement de votre prêt immobilier ?

Je vous aide à identifier la meilleure voie de suspension, constituer le dossier et vous défendre en cas de saisie immobilière.

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