Soutien abusif : quand la banque aggrave la situation du client

L’essentiel : Le soutien abusif désigne le maintien de concours bancaires à une entreprise dont la situation est irrémédiablement compromise. Depuis la loi de sauvegarde de 2005, l’article L. 650-1 du Code de commerce protège la banque par un principe d’irresponsabilité. Sa responsabilité ne peut être engagée que dans trois cas limitatifs : fraude, immixtion caractérisée dans la gestion, ou garanties disproportionnées aux concours.

Textes : Art. L. 650-1 du Code de commerce (responsabilité pour soutien abusif). Art. L. 313-12 du CMF (rupture de crédit). Art. 1240 du Code civil (responsabilité délictuelle de droit commun).

Ce que signifie le soutien abusif en droit bancaire

Le soutien abusif est la situation dans laquelle une banque octroie ou maintient des crédits à une entreprise alors qu’elle sait (ou devrait savoir) que cette entreprise n’a plus aucune perspective de redressement. En continuant de financer l’activité, la banque retarde la cessation des paiements et aggrave le passif au détriment des autres créanciers.

Le mécanisme est le suivant : l’entreprise qui aurait dû déposer le bilan continue de fonctionner à crédit pendant quelques mois. Pendant ce temps, de nouvelles dettes s’accumulent (fournisseurs, salaires, charges sociales, loyers). Lorsque la procédure collective finit par s’ouvrir, l’insuffisance d’actif est plus lourde qu’elle ne l’aurait été si l’ouverture avait eu lieu plus tôt. Ce sont les autres créanciers qui subissent l’aggravation du passif.

Le régime juridique : art. L. 650-1 du Code de commerce

Avant 2005, le soutien abusif était sanctionné sur le fondement de la responsabilité civile de droit commun (art. 1240 du Code civil). Les banques étaient régulièrement condamnées, ce qui les incitait à couper les crédits au moindre signe de difficulté, précipitant ainsi des entreprises viables vers la cessation des paiements.

La loi de sauvegarde du 26 juillet 2005 a inversé le principe. L’article L. 650-1 du Code de commerce dispose que les créanciers (y compris les banques) ne peuvent pas être tenus pour responsables des préjudices subis du fait des concours consentis. C’est un principe d’irresponsabilité.

Les trois exceptions qui permettent d’engager la responsabilité

La responsabilité de la banque ne peut être retenue que si l’un des trois cas suivants est caractérisé :

Exception (art. L. 650-1 C. com.)DéfinitionExemple
FraudeLa banque a agi de manière intentionnellement trompeuse, par exemple en dissimulant la situation réelle de l’entreprise aux autres créanciers ou en organisant le détournement d’actifs.La banque consent un nouveau prêt pour se faire rembourser un ancien, tout en sachant que l’entreprise ne pourra pas honorer le nouveau crédit.
Immixtion caractérisée dans la gestionLa banque s’est comportée comme un véritable dirigeant de fait, prenant des décisions de gestion à la place des organes sociaux de l’entreprise.La banque impose le licenciement de salariés, choisit les fournisseurs ou décide des investissements comme condition du maintien du crédit.
Garanties disproportionnées aux concoursLes sûretés prises par la banque (cautions, hypothèques, nantissements) sont manifestement excessives par rapport aux concours accordés.Pour un découvert de 50 000 euros, la banque exige une hypothèque sur un immeuble valant 500 000 euros plus la caution personnelle du dirigeant et de son conjoint.

Condition préalable : La Cour de cassation (chambre commerciale) a précisé que même lorsqu’une des trois exceptions est caractérisée, il faut encore que le concours ait causé un préjudice. La seule existence d’une fraude, d’une immixtion ou de garanties disproportionnées ne suffit pas : le demandeur doit prouver que le concours a effectivement aggravé la situation de l’entreprise ou le passif de la procédure collective.

La notion de situation irrémédiablement compromise

C’est le point central du débat. Pour qu’il y ait soutien abusif, il faut que l’entreprise ait été dans une situation irrémédiablement compromise au moment de l’octroi ou du maintien des concours. Si l’entreprise traversait des difficultés passagères mais avait des perspectives de redressement, la banque n’a pas commis de faute en la finançant.

La situation irrémédiablement compromise ne se confond pas avec la cessation des paiements (qui est l’impossibilité de faire face au passif exigible avec l’actif disponible, art. L. 631-1 C. com.). Une entreprise peut être en cessation des paiements sans être irrémédiablement compromise, et inversement.

Comment les juges apprécient cette situation

CritèreCe que le juge examine
Capitaux propresMontant des pertes accumulées par rapport aux fonds propres. Des capitaux propres négatifs depuis plusieurs exercices sont un indicateur fort.
Trésorerie structurelleL’entreprise ne génère pas de flux de trésorerie positif et dépend entièrement du crédit bancaire pour payer ses charges courantes.
Perspectives de redressementExistence ou non d’un plan de redressement crédible, de commandes en carnet, de négociations avec des repreneurs.
Secteur d’activitéLe secteur est-il en croissance ou en déclin structurel ? L’entreprise a-t-elle perdu ses principaux clients ?
Ratio d’endettementRapport entre les dettes financières et la capacité d’autofinancement. Un ratio irréaliste rend le redressement impossible.

Appréciation au moment des faits : Le juge se place au moment où la banque a accordé ou maintenu le concours, pas au moment du jugement. Il ne peut pas reprocher à la banque de ne pas avoir prévu une dégradation survenue ultérieurement pour des raisons imprévisibles (perte d’un client, crise sectorielle soudaine). La connaissance de la banque s’apprécie à partir des informations dont elle disposait effectivement à la date des concours.

Les sanctions du soutien abusif

Lorsque la responsabilité de la banque est retenue sur le fondement de l’article L. 650-1, deux types de sanctions sont possibles.

Dommages-intérêts

La banque est condamnée à indemniser le préjudice causé par le maintien artificiel de l’activité. Ce préjudice est généralement calculé comme la différence entre l’insuffisance d’actif constatée à l’ouverture de la procédure et l’insuffisance d’actif qui aurait existé si la procédure avait été ouverte plus tôt (c’est-à-dire au moment où la situation était déjà irrémédiablement compromise). L’évaluation nécessite une expertise comptable pour reconstituer la situation à la date à laquelle la banque aurait dû cesser ses concours.

Le préjudice peut aussi être apprécié au titre de la perte de chance : la perte de chance pour l’entreprise de se redresser par une procédure collective ouverte plus tôt, ou la perte de chance pour les créanciers d’être mieux désintéressés.

Annulation ou réduction des garanties

L’alinéa 2 de l’article L. 650-1 prévoit que les garanties prises en contrepartie des concours fautifs peuvent être annulées ou réduites par le juge. Cette sanction est distincte des dommages-intérêts et peut se cumuler avec eux. En pratique, elle permet de libérer les cautions personnelles des dirigeants ou de lever les hypothèques prises par la banque.

Erreur courante : Contrairement à ce qu’on lit parfois, le soutien abusif n’entraîne pas automatiquement la perte du droit de créance de la banque. La créance reste admise à la procédure collective. Ce sont les garanties qui peuvent être annulées, et des dommages-intérêts qui peuvent être alloués en réparation du préjudice. Mais la banque conserve sa créance chirographaire.

La tension entre soutien abusif et rupture abusive de crédit

La banque est prise en étau entre deux risques opposés. Si elle maintient les concours à une entreprise compromise, elle s’expose au reproche de soutien abusif. Si elle les coupe, elle s’expose au reproche de rupture abusive de crédit.

L’article L. 313-12 du Code monétaire et financier encadre la rupture des concours à durée indéterminée : la banque doit respecter un préavis écrit d’au moins 60 jours avant de résilier un crédit ou un découvert. Ce préavis n’est pas requis en cas de comportement gravement répréhensible du bénéficiaire ou si la situation de ce dernier s’avère irrémédiablement compromise.

SituationRisque pour la banqueFondement
L’entreprise est irrémédiablement compromise et la banque continue de la financerSoutien abusif (si fraude, immixtion ou garanties disproportionnées)Art. L. 650-1 C. com.
L’entreprise a des difficultés passagères et la banque coupe les crédits sans préavisRupture abusive de créditArt. L. 313-12 CMF
L’entreprise est irrémédiablement compromise et la banque coupe les crédits sans préavisPas de faute (le préavis n’est pas requis en cas de situation irrémédiablement compromise)Art. L. 313-12 al. 2 CMF

Intérêt pour le dirigeant : Le dirigeant caution personnelle se trouve souvent dans les deux situations à la fois. L’entreprise reproche à la banque d’avoir maintenu artificiellement l’activité (soutien abusif), et le dirigeant-caution invoque les garanties disproportionnées pour obtenir leur annulation sur le fondement de l’article L. 650-1 alinéa 2. Les deux actions peuvent être menées simultanément dans le cadre de la procédure collective.

La preuve du soutien abusif

La charge de la preuve pèse sur celui qui invoque le soutien abusif, c’est-à-dire en pratique le liquidateur judiciaire, le mandataire judiciaire ou les créanciers. Depuis l’article L. 650-1, cette preuve est difficile car il faut démontrer à la fois la situation irrémédiablement compromise, le préjudice, et l’une des trois exceptions.

Prouver la situation irrémédiablement compromise à la date des concours : bilans comptables, rapports du commissaire aux comptes, correspondances entre la banque et l’entreprise, procès-verbaux d’assemblées générales. L’expertise comptable judiciaire est souvent indispensable pour établir la date à laquelle la situation est devenue irrémédiable.

Prouver la connaissance de la banque : la banque recevait les documents comptables, elle avait accès aux mouvements du compte, elle connaissait les incidents de paiement. Le devoir de vigilance lui imposait de les analyser.

Caractériser l’une des trois exceptions : documents montrant une immixtion dans la gestion (comptes rendus de réunions, courriers de la banque imposant des décisions), ou actes de garantie disproportionnés, ou éléments de fraude.

Chiffrer le préjudice : reconstitution comptable de l’insuffisance d’actif à la date à laquelle la procédure aurait dû s’ouvrir, comparée à l’insuffisance d’actif constatée à l’ouverture effective. La différence correspond à l’aggravation du passif imputable au soutien abusif.

Questions fréquentes sur le soutien abusif de la banque

Le soutien abusif peut-il être invoqué par l’entreprise elle-même ?

Après l’ouverture de la procédure collective, c’est le mandataire judiciaire (en redressement) ou le liquidateur judiciaire (en liquidation) qui agit au nom de l’intérêt collectif des créanciers. L’entreprise elle-même, représentée par son dirigeant, peut théoriquement agir si elle justifie d’un préjudice propre distinct de celui des créanciers. En pratique, c’est rare : le préjudice du soutien abusif est avant tout l’aggravation du passif, qui est un préjudice collectif.

Le dirigeant-caution peut-il invoquer le soutien abusif pour échapper à son engagement ?

Oui, par le biais de l’article L. 650-1 alinéa 2, qui permet au juge d’annuler ou de réduire les garanties prises en contrepartie de concours fautifs. Si les garanties (caution personnelle, hypothèque) sont disproportionnées par rapport aux concours, le dirigeant peut demander leur annulation. C’est l’un des fondements les plus utilisés en pratique pour contester un engagement de caution dans le cadre d’une procédure collective.

Quelle est la prescription de l’action en soutien abusif ?

L’action en responsabilité fondée sur l’article L. 650-1 se prescrit par 5 ans (art. 2224 du Code civil). Le point de départ est la date de connaissance du fait générateur. En pratique, c’est souvent le jugement d’ouverture de la procédure collective qui constitue ce point de départ, car c’est à ce moment que l’insuffisance d’actif est constatée et que l’aggravation du passif peut être identifiée.

Le soutien abusif est-il facile à prouver depuis la loi de 2005 ?

Non. L’article L. 650-1 a considérablement durci les conditions. Avant 2005, il suffisait de prouver la situation irrémédiablement compromise et le maintien des concours. Depuis 2005, il faut en plus caractériser l’une des trois exceptions (fraude, immixtion, garanties disproportionnées). Les actions en soutien abusif aboutissent moins souvent, ce qui était l’objectif du législateur : encourager les banques à financer les entreprises en difficulté sans craindre systématiquement une mise en cause.

Quelle différence entre soutien abusif et octroi de crédit à une entreprise en difficulté ?

Toute la différence repose sur la qualification de la situation de l’entreprise. Si l’entreprise traverse des difficultés passagères mais conserve des perspectives de redressement, la banque qui la finance remplit son rôle. Si la situation est irrémédiablement compromise (aucune perspective de redressement, quels que soient les moyens mis en oeuvre), le financement maintient artificiellement l’activité et aggrave le passif. Le juge apprécie cette distinction au cas par cas, en se plaçant à la date des concours.

Votre banque a maintenu des concours à une entreprise compromise ?

J’analyse les concours accordés, la situation comptable de l’entreprise et les garanties prises pour déterminer si les conditions du soutien abusif sont réunies.

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