Vous recevez une mise en demeure pour un crédit dont vous n’avez jamais entendu parler. Ou un courrier de la Banque de France vous annonce que vous êtes fiché au FICP. Ou encore un huissier vous réclame le solde d’un compte ouvert dans une banque où vous n’avez jamais mis les pieds. Dans les trois cas, le point de départ est le même : quelqu’un a utilisé votre nom, vos papiers ou vos justificatifs pour contracter à votre place. C’est l’usurpation d’identité bancaire, et elle se traite autrement qu’une simple fraude à la carte.
Je reçois régulièrement des clients dans cette situation. Presque tous ont commencé par expliquer leur cas au téléphone au service recouvrement de la banque, et presque tous ont reçu la même réponse : le dossier a été étudié, la dette est due. Cet article explique ce qu’il faut faire à la place, ce que la loi et les tribunaux vous accordent, et à quoi vous pouvez prétendre en indemnisation.
Usurpation d’identité bancaire : de quoi parle-t-on exactement ?
L’usurpation d’identité consiste à se faire passer pour quelqu’un d’autre. Le code pénal la réprime à l’article 226-4-1 : un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende pour celui qui usurpe l’identité d’un tiers ou utilise des données permettant de l’identifier, en vue de troubler sa tranquillité ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération. Quand l’usurpateur obtient de l’argent grâce à ce mensonge, l’escroquerie s’ajoute, avec des peines bien plus lourdes.
En pratique bancaire, l’usurpation prend trois formes principales. La première est le crédit souscrit à votre insu : prêt personnel, crédit renouvelable, crédit affecté à l’achat d’un véhicule ou d’un scooter. La deuxième est l’ouverture d’un compte à votre nom, souvent dans une banque en ligne, qui servira ensuite à encaisser des fonds ou à émettre des chèques sans provision. La troisième est le détournement d’un contrat existant : changement de coordonnées, demande de nouvelle carte, ajout d’un bénéficiaire de virement.
Ce qui rend ces dossiers particuliers, c’est que l’usurpateur est très souvent un proche. Dans les décisions que je cite plus bas, il s’agit d’un conjoint, d’une ancienne compagne, d’une personne qui avait accès aux papiers laissés sur une table. Les photos d’une carte d’identité et d’un bulletin de paie suffisent aujourd’hui pour obtenir un crédit en ligne de plusieurs milliers d’euros, signé électroniquement avec une adresse mail et un numéro de téléphone que la victime ne contrôle pas.
Comment découvre-t-on un crédit à son nom sans son accord ?
Rarement tout de suite. Le fraudeur fait en sorte que les premières mensualités soient payées, parfois pendant des mois, pour ne pas éveiller l’attention. La victime découvre la situation quand les échéances cessent d’être honorées : lettre de relance, mise en demeure, déchéance du terme, puis inscription au FICP et assignation devant le juge des contentieux de la protection.
Quelques signaux doivent vous alerter avant d’en arriver là. Un courrier d’une banque ou d’un organisme de crédit avec lequel vous n’avez aucun lien. Un refus de crédit inexpliqué alors que votre situation est saine. Un prélèvement inconnu sur votre compte. Une consultation de votre fichier FICP qui révèle une inscription. Vous avez le droit de consulter ce fichier gratuitement auprès de la Banque de France, en ligne ou sur rendez-vous, et c’est la première vérification à faire si vous avez perdu vos papiers ou subi un vol.
Usurpation d’identité : que faire dans les premiers jours ?
La chronologie compte, parce que chaque document daté servira ensuite devant le juge. Voici l’ordre que je recommande.
Déposez plainte immédiatement, au commissariat ou en gendarmerie, pour usurpation d’identité et escroquerie. Si vos papiers ont été volés ou perdus, la plainte ou la déclaration de perte doit être antérieure ou concomitante. Dans l’affaire jugée par la cour d’appel de Paris le 14 novembre 2024, c’est la plainte pour vol déposée en mars 2018 qui a permis de démontrer, six ans plus tard, que la carte d’identité présentée au prêteur n’était pas celle de la victime. Gardez le récépissé et demandez une copie du procès-verbal.
Écrivez ensuite à l’établissement de crédit, par lettre recommandée avec avis de réception. Contestez formellement être le signataire, joignez la plainte, une copie de votre pièce d’identité actuelle et un échantillon de votre signature, et demandez la copie intégrale du dossier de crédit : offre, pièces justificatives fournies, relevé d’identité bancaire utilisé, preuve de la signature électronique le cas échéant. La banque est tenue de vous communiquer les données qu’elle détient sur vous. Ce dossier est votre principale arme, car il révèle presque toujours des incohérences que le prêteur aurait dû voir.
Signalez la situation à la Banque de France si un fichage FICP existe ou risque d’exister. La radiation ne peut être demandée que par l’établissement qui a déclaré l’incident, mais votre courrier documente votre bonne foi et sert plus tard devant le juge.
Enfin, saisissez la CNIL pour obtenir la liste des comptes ouverts à votre nom via le fichier FICOBA. Dans l’arrêt rendu par la cour d’appel de Rennes le 22 avril 2025, c’est ce relevé qui a prouvé que le compte indiqué sur le RIB fourni au prêteur n’avait jamais appartenu à la victime, mais à son ex-conjoint.
Le crédit souscrit par un usurpateur ne vous engage pas
Le principe est simple : un contrat n’engage que celui qui l’a signé. Quand la signature est contrefaite, l’offre de crédit vous est inopposable et la banque ne peut rien vous réclamer, ni le capital, ni les intérêts, ni les pénalités. Le prêteur qui vous assigne doit prouver que c’est bien vous qui avez contracté (article 1353 du code civil). Si vous déniez votre signature, le juge procède à une vérification d’écriture selon les articles 287 et suivants du code de procédure civile, en comparant le contrat avec vos pièces d’identité, votre permis, vos actes authentiques.
C’est exactement ce qu’a fait la cour d’appel de Rennes le 22 avril 2025 (2e chambre, n° 23/00978). Une femme était poursuivie par la société Prioris pour un crédit automobile de 38 100 euros signé en 2017. Elle produisait ses plaintes pour usurpation d’identité par son conjoint, son permis, sa carte d’identité et son passeport. La cour a comparé les signatures et constaté que celles du contrat comportaient des lettres alors que la sienne, immuable dans le temps, n’en comportait aucune. Conclusion : l’offre acceptée par un tiers ayant contrefait la signature est inopposable, et le jugement qui l’avait condamnée est infirmé.
La signature électronique ne change pas la règle. Elle ne vaut que si le procédé utilisé identifie de manière fiable le signataire (article 1367 du code civil). Un code reçu par SMS sur le téléphone du fraudeur n’identifie personne d’autre que lui. Dans l’affaire jugée par la cour d’appel de Nancy le 28 septembre 2023 (2e chambre, n° 22/02778), une ouverture de crédit de 6 000 euros avait été signée électroniquement chez FLOA avec les photos de la carte d’identité et du bulletin de paie de la victime, prises par son ancienne compagne, qui avait ensuite utilisé sa propre adresse mail et son propre numéro pour valider le contrat. Condamnée au pénal pour escroquerie, elle avait reconnu avoir agi sans le consentement de la victime. La cour a jugé le contrat inopposable à l’homme dont l’identité avait été usurpée, et rejeté la demande de dommages et intérêts que FLOA formait contre lui.
La faute du prêteur qui n’a pas vérifié l’identité
Obtenir le rejet de la demande en paiement est la première étape. La seconde est de faire reconnaître que la banque a commis une faute en accordant le crédit, parce que cette faute ouvre droit à réparation.
Les juges attendent d’un professionnel du crédit qu’il compare la signature du contrat avec celle de la pièce d’identité, qu’il vérifie la cohérence des justificatifs entre eux, et qu’il se méfie d’un dossier conclu entièrement à distance sur la base de copies. La cour d’appel de Paris, dans son arrêt du 14 novembre 2024 (pôle 4, chambre 9, n° 23/06204), a relevé que la signature figurant sur la carte d’identité présentée était d’un tracé net, tandis que celles du contrat et de la demande de financement étaient hésitantes et différentes entre elles. Une telle différence aurait dû attirer l’attention du prêteur et le pousser à de plus amples vérifications, d’autant que le contrat était conclu à distance. La cour en déduit une faute de vigilance.
La cour de Rennes va dans le même sens : le relevé d’identité bancaire remis à l’appui de la demande procédait d’un montage grossier qui aurait dû attirer l’attention du prêteur, et la négligence de celui-ci ayant permis la réalisation du dommage, il est condamné in solidum avec l’usurpateur à indemniser la victime.
Il existe une seconde faute, plus rarement plaidée mais que la cour de Paris a sanctionnée : le refus de reconnaître l’évidence une fois la fraude signalée. Le client avait envoyé par mail les documents qui permettaient de constater qu’il n’était pas le signataire. Le prêteur lui avait répondu que le dossier avait fait l’objet d’une étude approfondie, ce qui n’était manifestement pas le cas, et avait poursuivi la procédure. La cour lui reproche en outre de ne pas avoir informé le juge de cette contestation, au nom de la loyauté des débats.
Radiation du FICP et indemnisation : ce que vous pouvez obtenir
Le fichage FICP est souvent la conséquence la plus douloureuse de l’usurpation, parce qu’il bloque tout nouveau crédit pendant cinq ans et peut compromettre un projet immobilier. Dès lors que le crédit vous est inopposable, l’inscription n’a plus aucun fondement. Le juge peut condamner l’établissement à faire les démarches de radiation auprès de la Banque de France, sous astreinte. À Paris, la cour a fixé le délai à un mois à compter de la signification de l’arrêt, puis 100 euros par jour de retard pendant trois mois. Si vous êtes dans cette situation, ma page consacrée au fichage FICP abusif et à sa radiation détaille la procédure.
Le préjudice moral est reconnu par les cours d’appel. Mois d’angoisse, courriers de recouvrement, hypothèque judiciaire prise sur un bien, procédure à mener : la cour de Rennes a alloué 2 500 euros à ce titre, à la charge de l’usurpateur, la banque étant tenue in solidum en raison de sa négligence. La cour de Paris a condamné CA Consumer Finance à 3 000 euros de dommages et intérêts, plus 1 500 euros au titre des frais de justice. Ces montants sont modestes au regard du désordre causé, mais ils s’ajoutent au rejet total de la demande en paiement, qui portait sur des dizaines de milliers d’euros dans l’affaire rennaise.
Si des prélèvements ont été effectués sur votre propre compte pour rembourser le crédit frauduleux, ils doivent vous être restitués. Et si l’usurpation a servi à réaliser des virements depuis vos comptes, le régime des opérations de paiement non autorisées s’applique : je le détaille sur la page consacrée aux fraudes bancaires et à celle sur le virement frauduleux que la banque refuse de rembourser.
Compte bancaire ouvert à votre nom sans votre accord
Le raisonnement est identique pour un compte ouvert par un usurpateur : la convention de compte ne vous engage pas, les frais et le découvert ne vous sont pas opposables, et un éventuel fichage au fichier central des chèques doit être levé. La difficulté pratique tient à ce que ces comptes servent souvent de comptes rebonds pour d’autres fraudes. Vous pouvez alors être convoqué par les enquêteurs comme titulaire apparent. Là encore, l’antériorité de votre plainte et le relevé FICOBA obtenu via la CNIL font la différence. La Banque de France tient désormais aussi un fichier des comptes signalés comme frauduleux, le FNC-RF, dont j’explique le fonctionnement dans cet article.
Les erreurs à ne pas commettre
Ne payez rien, même une mensualité, pour « calmer » le créancier : un paiement peut être interprété comme une reconnaissance tacite du contrat. Dans l’arrêt de Rennes, le prêteur soutenait précisément que la victime avait connaissance de la falsification et y avait tacitement consenti ; la cour a écarté l’argument faute de preuve, mais un règlement de votre part lui aurait donné du poids.
Ne laissez pas une assignation sans réponse. Dans l’affaire parisienne, la victime n’était pas allée chercher l’acte remis à l’étude de l’huissier et avait été condamnée en première instance. Il a fallu faire appel, obtenir la suspension de l’exécution provisoire, puis plaider à nouveau. Un défaut de comparution coûte cher en temps et en argent, alors que le dossier était gagnable dès le départ.
Ne vous contentez pas d’un échange téléphonique avec la banque. Seuls les écrits datés comptent, et le refus écrit du prêteur de tenir compte de vos éléments deviendra une pièce à charge contre lui.
Quand faire appel à un avocat
Dès la réception d’une mise en demeure ou d’une assignation, et de préférence avant. La vérification d’écriture, la demande de communication du dossier de crédit, la coordination entre la plainte pénale et la procédure civile, la demande de radiation du FICP sous astreinte et le chiffrage du préjudice sont des questions techniques. Elles se gagnent avec des pièces bien choisies et des conclusions précises, pas avec la seule bonne foi. En tant qu’avocat en droit bancaire à Paris, j’interviens dans ces dossiers devant les tribunaux d’Île-de-France et de province, en défense contre le prêteur comme en demande d’indemnisation.
Questions fréquentes
Suis-je obligé de rembourser un crédit souscrit à mon nom sans mon accord ?
Non. Un contrat signé par un tiers qui a contrefait votre signature ou usurpé votre identité vous est inopposable. C’est au prêteur de prouver que vous êtes le signataire, et le juge peut ordonner une vérification d’écriture.
Comment savoir si un crédit a été contracté à mon nom ?
Consultez gratuitement le FICP auprès de la Banque de France et demandez à la CNIL le relevé FICOBA des comptes ouverts à votre nom. Les courriers d’organismes de crédit inconnus et les refus de crédit inexpliqués sont aussi des signaux.
La banque peut-elle refuser de me radier du FICP après une usurpation d’identité ?
Elle le fait souvent dans un premier temps. Si elle persiste, le juge peut la condamner à effectuer la radiation sous astreinte, comme l’a fait la cour d’appel de Paris le 14 novembre 2024, avec 100 euros par jour de retard.
Quelle indemnisation puis-je obtenir ?
Le rejet de toute demande en paiement, la restitution des sommes prélevées, la radiation des fichiers et des dommages et intérêts pour préjudice moral, de l’ordre de 2 500 à 3 000 euros dans les décisions récentes, à la charge de l’usurpateur et, lorsqu’elle a été négligente, de la banque.

Inscrit au Barreau de Paris depuis 2003, Maître Pierre accompagne ses clients en droit bancaire et financier
(litiges, crédit, caution, recouvrement, responsabilité de la banque). Vous avez une question sur votre situation ?
